LE CHARABIA AU DÉTRIMENT DE LA LITTÉRATURE

 PAR FRANC OREILLER-GRISVERT.


À PROPOS DU ROMAN UNE ILE DE CÉDRIC GENOUILLARD (EDITIONS DE ONZE HEURES)  

 

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE QUOTIDIEN LES AURORES DU 4 FEVRIER 2011.

 

 

 

Voici encore publié par les Editions de Onze heures un livre d'anti-littérature. Un anti-livre. Une chose – on n'ose la qualifier d’œuvre – écrite en dépit du bon sens.

Car, il faut le dire, on ne comprend rien à ce livre-là.

D'ailleurs je ne prendrai même pas la peine d'en parler, tout résumé s’avérerait impossible, ce livre est vide. C'est un magma de mots accolés à travers lequel on cherche en vain le sens et la motivation de départ. Ce livre n'entre pas dans les codes de ce que l'on attend d'un livre, on se demande même comment un éditeur a pris la responsabilité de le publier – mais les éditions de Onze heures, soit dit en passant, sont coutumières du fait, leurs caves sont pleines de livres que personne ne lit. Restons sérieux. Un vrai livre de vraie littérature doit avoir un début, une belle histoire et une bonne fin. Les écrivains ont tendance à oublier qu'ils s'adressent à des gens normaux, et que ces gens n'ont pas tous un master de lettres modernes ou de philosophie.

Il faut pour les gens normaux des livres normaux.

L'histoire littéraire ne retiendra rien de ces écrivailleurs-là, et ce ne sont pas les quelques prix Nobel obtenus par les éditions de Onze heures qui changeront la donne, le prix Nobel, on le sait est attribué sur des critères autres que celui de la qualité littéraire, il est même souvent attribué sur des critères inversement proportionnels aux chiffres de vente des écrivains primés, preuve s'il en est de la désaffection du public et de l'érection de cette pseudo-littérature en pseudo-monument du bon goût et de la novation.

Novateur, un écrivain ne doit pas l'être, surtout pas, un écrivain doit se contenter d'écrire. Ecrire, c'est se donner aux autres, c'est un métier public, l'écrivain doit travailler dans le gras de la vie, donner de la chair en pâture à ses lecteurs, comme je le fais moi-même à travers le roman que je publie chaque année, ou comme le font Thomas Loinnikos ou Jérôme Museau, des livres que l'on prend plaisir à acheter et à lire. Ecrire c'est faire des phrases normales, avec un sujet, un verbe, un complément, des phrases où l'on n'a pas à explorer un inextricable fouillis, un salmigondis semblable parfois à du vomi, pour se faire une idée de ce que le cher auteur a bien voulu dire par là.

Ecrire, c'est ne pas prendre le lecteur pour plus intelligent qu'il n'est.

Dans le cas contraire, autant écrire de la poésie.

Il faut de la vie dans la littérature, de la vraie vie, des aventures, des anecdotes, des personnages épais, des livres épais, de beaux adjectifs, de la densité. On a ici exactement le contraire, Genouillard s'est trompé de voie, il aurait dû faire plombier, pour raccorder des tuyaux ensembles, garçon de café, maçon, garagiste, livreur de pizzas, tout sauf écrivain.

Heureusement je ne fais pas partie de ce cénacle de gens bien intentionnés prêts à défendre l'indéfendable, l'illisible, l'hermétique, le non-sens, l'absurde. Non, croyez-moi, je ne fais pas partie de cette élite intellectuelle autoproclamée, prête à crier au génie dès que l'on ne comprend rien.

Nous ne sommes pas des Anglais, que diable !

Pour moi la chose est claire, je suis fier de ne pas comprendre ces livres-là, j'en suis fier et je le clame – et tant pis si certains voient en cela une marque de faiblesse intellectuelle ou de bêtise de ma part, je m'en moque, car cette incompréhension est un constat établi en regardant le réel en face, cette incompréhension est la médaille du bon sens accrochée à ma boutonnière.

 

 

 

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SAMSON MAGNANIME : PREMIERE RENCONTRE ÉROTIQUE AVEC CHARLÈNE CUPIDA, 12 FÉVRIER 2011, GENÈVE, CONFÉDÉRATION SUISSE

 

Samson Magnanime eut la surprise, lorsqu'il déshabilla pour la première fois Charlène Cupida de trouver sur sa peau la même tâche de vin que sa précédente compagne présentait au même endroit – heureusement discret –, à l'aisselle du bras gauche.

Ce fut comme si le monde s'écroulait.

Sur le moment il appela cela la prédestination. Puis se souvint qu'il ne croyait pas au destin – et donc non plus, par voie de conséquence à la prédestination.

Car l'aisselle était pour Samson Magnanime la partie la plus érotique du corps féminin, la plus délicate, la plus raffinée, la plus évocatrice à la fois de douceur et de puissance, celle qui se donne à voir dans sa nudité, en prémices à la découverte du corps.

Samson Magnanime aimait l'été pour son potentiel d'aisselles offertes à la vue, l'immense vivier qu'il représentait.

Et l'innocence feinte de certaines femmes en robe d'été rattachant leurs cheveux des deux mains ; oh joie, oh splendeurs étalées, paradis exposés ; cette seule vision soulevait souvent l'enthousiasme de Samson. (Car il ne faut pas s'y tromper, elles savent ce qu'elles font, ce n'est pas par hasard, ce n'est pas à n'importe quel moment qu'elles rattachent ainsi leurs cheveux – ou parfois d'un geste calculé les balaient de leur main pour les renvoyer vers l'arrière).

Ce jour-là, le 12 février 2011, après une longue approche, Samson était enfin parvenu au terme de plusieurs mois de privation d'aisselles. Debout dans le salon surchauffé de son appartement, face à la magnifique Charlène aux épaules prometteuses, les larmes lui vinrent aux yeux lorsque, l'embrassant dans le cou, il commença à faire descendre le gilet de laine vieux rose qu'elle portait à même la peau.

Puis, glissant l'air de rien du cou vers l'épaule, les lèvres effleurant chaque centimètre carré de peau, en route déjà vers le bonheur assuré, Samson à cet instant ouvrit les yeux qu'il tenait jusque là fermés, pour se retrouver brutalement confronté à la réalité. Pour la plupart des hommes la chose n'aurait eu aucune importance car Charlène possédait par ailleurs d'incontestables atouts propres à combler les attentes les plus exigeantes. Pour Samson ce fut, nous l'avons déjà dit mais il faut insister, pour Samson ce fut comme si le monde s'écroulait.

D'abord la surprise, bien sûr, le coup de théâtre, et puis l'inévitable comparaison, cette sorte de carte d'Amérique du sud que Jessica déjà portait là, exactement au même endroit, bien caché au commun des mortels sous les replis de l'aisselle. Oh pas tout à fait la même bien entendu – Charlène avait étêté la sienne du Vénézuela – mais quand même.

Se remémorant, donc, qu'il ne croyait pas à la prédestination, Samson vit dans cet événement, le début d'une loi des séries – car une série peut commencer à deux –, le punissant en quelque sorte de cette perversion inavouable consistant à s'adonner sans frein à l'adoration de féminines aisselles. Mais une punition émanant de qui ? Là encore, Samson ne croyait en aucune volonté supérieure organisatrice du monde. Fallait-il voir dans cette rencontre le seul fruit du hasard ? Ou bien une sorte de puissance émanée de son subconscient lui faisait-elle pressentir, en une forme d'autocensure, qu'il ne pourrait jouir avec la personne concernée que d'une aisselle sur deux ? Mais pourquoi donc l'inconscient voudrait-il punir le propriétaire du corps d'une perversion somme toute bien innocente ? Pourquoi s'infliger ainsi la punition de se passer de ce qu'on désire le plus ?

Décidément l'esprit des hommes était bien compliqué.

Ce jour-là, ce 12 février 2011, il fit donc contre mauvaise fortune bon cœur et se rabattit, comme il l'avait toujours fait par le passé, sur la seule aisselle disponible de Cupida, non pas que la tâche de vin le dégoûtât, mais pour remplir à ses yeux son érotique fonction, l'aisselle devait être dotée de cette plage de peau fine et régulière, incurvée vers l'intérieur, où ne devait interférer nul parasite. Il caressa et embrassa l'aisselle du bras droit, y plongea son nez, se repaissant des fragrances trouvées là et du délicat toucher de la peau vers la naissance du sein ; il vécut des minutes inoubliables, s'en satisfit au plus haut point mais ne souhaita pas renouveler l'expérience.

Il devait savoir.

Faire de nouvelles conquêtes.

Il le fallait absolument.

Il ne donna pas son numéro de téléphone à Charlène, ne lui demanda pas le sien, et s'en retourna chez lui blindé de cette certitude : il devait savoir.

A partir de ce moment il ne trouverait pas le repos avant d'avoir rencontré une femme aux deux aisselles immaculées.

 

 

camion jaune

 

 


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INVENTAIRE DU VIDE-POCHES PLACÉ DANS L'ENTRÉE DE L'APPARTEMENT DE M. AKIO NOBORU AU 13 FÉVRIER 2011, TOKYO, JAPON.

 

 

Une tétine en caoutchouc, la première utilisée par Jiro, fils aîné de la famille, aujourd'hui coach de haut niveau dans l'équipe japonaise de hockey sur gazon. Cet objet est considéré par les membres de la famille comme un porte-bonheur, il ne doit jamais sortir de la demeure pour que la sérénité puisse continuer à y régner.

 

Cinq trombones de couleurs différentes accrochés pour former une chaîne – il s'agit du logo de l'entreprise de M. Noburu qui commercialise du petit matériel de bureau dans le monde entier. Chaque trombone représente un continent.

 

Une alliance or et diamants, celle de sa fille Imako, suicidée douze ans en arrière à l'âge de 26 ans pour ne plus avoir à supporter l'impérieuse exigence de son mari de ne pas avoir d'enfant.

 

Une paire de lunettes demi-lunes (il y en a ainsi huit paires réparties aux endroits stratégiques de la maison, c'est à dire aux endroits où M. Noburu pourrait en avoir besoin pour corriger sa presbytie de plus en plus marquée).

 

Une pièce de monnaie koban (ère Edo) vieille de trois siècles offerte par son épouse pour son cinquantième anniversaire.

 

Une clé ancienne, de forme allongée. Cette clé est la seule trace aujourd'hui existante de la maison dans laquelle M. Noburu a passé son enfance. Il a décidé que lorsqu'il prendrait sa retraite il achèterait une maison loin de la ville et que cette clé ouvrirait la porte de son jardin.

 

Une petite clé crantée de couleur bronze trouvée dans la rue par M. Noburu et qu'il n'a jamais réussi à jeter.

 

Un vaporisateur à nettoyer les lunettes portant en grosses lettres rouges sur fond noir la mention GAZ FREE.

 

Un tournevis cruciforme pour ne pas avoir à chercher dans la caisse à outils en cas de besoin.

 

Un porte-clés à l'anneau duquel est accrochée la clé de la voiture de M. Noburu. Le porte-clé a été acheté deux mille dollars sur Internet, il a été fabriqué dans de l'acier extrait des armatures métalliques des Twin Towers.

 

Une liasse de quinze billets de mille yens laissés là en permanence pour contenter d'éventuels cambrioleurs et faire en sorte qu'ils ne saccagent pas l'appartement.

 

Posé juste derrière le vide-poches, appuyée contre le mur, une carte postale représentant la baie de Rio de Janeiro et curieusement postée de Sydney. Le texte est rédigé en anglais, il dit simplement «Good work». Elle est signée MJ.

 

 

 

 

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NIKLAUS ZWEIUNDZWANZIG, MUNICH, LAND DE BAVIERE, 18 FEVRIER 2011

 

Et alors la femme me dit non ce n’est pas ce que je veux et moi je lui dis mais madame, vous m’avez bien demandé une nappe à carreaux rouges et blancs en plastique, non ? Oui me dit-elle, alors je lui dis, voilà est-ce que oui ou non cette nappe-ci est une nappe à carreaux rouges et blancs en plastique ? Oui me dit-elle encore, c’est bien une nappe à carreaux rouges et blancs mais ça n’est pas une nappe exactement comme ça que je voulais, et moi là je me dis, c’est pas possible Niklaus, cette femme elle te cherche, c’est pas possible autrement, c’est la cinquième nappe à carreaux rouges et blancs que tu lui présentes et elle les refuse toutes, c’est pas possible, y’a un truc, et moi tu me connais quand on me cherche on me trouve, c’est comme la fois où la femme du député m’a fait essayer une cravate pour son mari, dis, je continue où tu ne m’écoutes plus là ? Bon, je préfère, j'aime pas parler en l'air, j'aime pas me gaspiller, tu devrais le savoir depuis qu'on parle. Elle portait un jupe noire serrée, des collants noirs, un manteau gris anthracite bordé de fourrure noire autour du col, la grande classe, tu vois. Hein ? Non pas la femme du député, je m'en moque de la femme du député, je te parle de la femme de la nappe, là, et moi tu me connais une femme comme ça je ne voulais pas la laisser repartir sans rien tenter, alors je lui dis, si vous voulez, dans l'arrière-boutique c'est plein de nappes à carreaux rouges et blancs, mais elle me répond en riant que je peux toujours repasser pour qu'elle vienne avec moi dans l'arrière-boutique, et là finalement on va se marier.

Et tout ça grâce à une nappe à carreaux rouges et blancs, quand on y pense.

En plastique, oui.

 

 

 

eau

 

 

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MANDALATANY-KAV (ATLAS DES VILLES ABANDONNEES, 1)

 

 

Le matin, la pierre, jusque là confondue avec la roche alentour, émerge de la brume dans sa verticalité.

La ville semble neuve, comme sortie de terre depuis la veille. La pierre, remarquablement taillée, n'a pas souffert du passage des ans.

C'est une ville d'avant l'électricité. Aucun poteau ne la traverse, aucun fil électrique ne s'accroche à ses façades.

Les portes ont disparu ou pendent de leurs gonds. C'est un pays où le vent souffle fort : laissez une porte entrouverte et au bout de la nuit vous la trouvez arrachée, pendant sur elle-même. Au prochain coup de vent elle s'envolera.

C'est une vieille ville comme neuve.

Une ville sans habitants, dans son infinie tristesse.

Les rues ont été alignées par des architectes précis.

La plupart des villes se construisent dans le temps, celle-ci semble avoir émergé d'un seul chantier, les rues sont nettes, aucune façade ne dépasse des autres ni ne se trouve en retrait. De leurs fenêtres, les habitants pouvaient prendre la rue entière en enfilade dans un regard.

Les entrées laissées béantes par l'absence de portes révèlent des pièces simples ; les maisons sont organisées autour d'une cour intérieure collective.

Les rues du sol de cette ville sont pavées de grandes dalles de pierre. En dessous, le système d'évacuation des eaux usées est visible à travers des ouvertures pratiquées dans la chair de la pierre.

La ville est aujourd'hui au bord d'une grande route qui traverse le pays, ce pays où il fait tellement de vent, mais en contrebas car la route a nécessité un remblai important pour sa construction.

Passant sur la route en voiture on ne voit rien de la ville.

Cette ville qui a existé, plus personne ne la voit.

Il ne viendrait à l'idée de personne d'aller prendre des photos d'une ville vide.

La route a été construite pour accéder aux sources d'eau chaude. Topographiquement les sources d'eau chaude se situent de l'autre côté de la route, un peu plus loin, à environ un kilomètre. La ville déjà avait été construite ici pour ça, bénéficier de l'eau chaude.

Avec tout ce vent il n'y a pas de poussière dans la ville, c'est ce qui lui donne son aspect de netteté.

Il y a des gardes devant le grand portail d'accès à la route qui conduit aux sources d'eau chaude. Des gardes armés qui empêchent les curieux d'entrer. Ils n'hésitent pas à tirer. Parfois le matin, on trouve un cadavre sur le bord de la route, mais en général on l'enlève avant que n'arrivent les premiers curistes aux sources d'eau chaude.

Les cadavres sur le bord des routes ne sont jamais du meilleur effet.

Même sur le bord de la route proche de la ville vide.

Les curistes des sources d'eau chaude n'aiment pas voir des cadavres sur le bord de la route, ils se sentent vaguement coupables.

Rien ne doit survenir qui puisse culpabiliser les curistes des sources d'eau chaude.

En perpendiculaire à la route, qui longe les établissements des sources d'eau chaude, passe un fleuve.

Un fleuve sans pont.

Aucun pont ne sera construit par ici, le fleuve est une barrière naturelle.

Un jour un curieux a réussi à franchir le portail, caché sous le camion de la lingerie qui apportait les peignoirs propres pour les curistes des sources d'eau chaude. Il a eu le visage calciné par le pot d'échappement du camion mais il a réussi à entrer et à ressortir.

A raconter ce qu'il avait vu.

Il venait de loin, il avait traversé à pied la moitié du pays pour venir défier les gardes du portail de la route vers les sources d'eau chaude.

A moins que ce soit une légende.

Une de ces légendes qui font d'individus simples des héros.

L'homme existe, il a bien le visage brûlé mais rien ne dit qu'il se soit brûlé avec le pot d'échappement du camion entrant apporter les peignoirs propres aux curistes des sources d'eau chaude.

Il a peut être tout inventé.

Il a peut-être inventé les bains au ginseng et les filles filiformes de quinze ans aux cheveux jusqu'aux fesses se glissant dans l'eau en même temps que les curistes des sources d'eau chaude.

Certains ont besoin d'inventer des choses comme ça pour donner une légitimité à leur vie.

On dit dans le pays que des jeunes filles ont été enlevées.

Ce qui se dit dans le pays, personne ne peut le vérifier ; aucune famille n'a jamais porté plainte parce qu'une de ses filles avait disparu.

Les familles qui ont une fille dans la quinzaine s'arrangent pour l'envoyer vivre chez une tante à l'autre bout du pays.

Les familles qui font disparaître leur fille dans la quinzaine à l'autre bout du pays sont punies, les hommes sont envoyés aux mines de phosphate, dans le nord.

Tout doit être mis en œuvre, près de la ville abandonnée, pour le bonheur des curistes des sources d'eau chaude.

Les soldats sont relevés toutes les deux heures, sinon le vent les rend fous et ils se mettent à tirer sur tout ce qui bouge, y-compris sur des gens qui ont le droit de passer vers les sources d'eau chaude.

Un jour un soldat a tué un curiste des sources d'eau chaude ; il a été condamné à mort avec toute sa famille mais le mal était fait, le curiste avait reçu une balle dans le front.

C'était un accident mais tout de même, le curiste aux sources d'eau chaude est mort.

Les gardes sont choisis avec soin, aucun garde ici n'a jamais fomenté une révolte, la mort du curiste aux sources d'eau chaude était un accident.

Les gardes ne doivent pas s'ennuyer.

S'ils s'ennuient il peut arriver des choses comme ça. Où qu'ils se mettent à trop penser à leur condition.

Un jour l'un d'entre eux a traversé la route et a pénétré dans la ville abandonnée, il n'est pas revenu.

C'était un homme farouche a raconté un de ses compagnons, et qui regrettait d'être devenu soldat, même s'il n'aurait pas su faire autre chose que garder le portail de la route vers les sources d'eau chaude.

Mais on ne peut pas imaginer que garder le portail de la route vers les sources d'eau chaude soit la seule motivation d'une existence.

Peut-être le soldat se cache-t-il encore dans la ville abandonnée.

Si c'était le cas.

Si le soldat se cachait dans la ville abandonnée la ville ne serait plus abandonnée.

Les villes abandonnées savent recueillir les êtres en déshérence.

 

 

 

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ROMANS INACHEVÉS (VIII)

 

 

  Le mémorial de papier. Kario Okénabo (Japon)

 

Genre : Auto-autofiction

 

Synopsis : Le narrateur se pense responsable de la mort d'une tortue qu'un de ses amis avait offerte à son fils. Peut-être ne l'a-t-il pas assez nourrie, ou trop nourrie, ou mal nourrie, peut-être l'a-t-il trop exposée au soleil, peut-être n'avait-elle pas assez de terre...

Cette mort va déclencher chez lui un processus de remise en question qui va le conduire jusqu'au suicide.

 

Première phrase : Jamais je n'avais vu sur le visage de Danno l'expression d'une joie aussi intense.

 

Motif de l'interruption : Dans cette vaine tentative d'auto-analyse l'auteur a fait le tour de lui-même en quelques pages.

 

 

 

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Les orques marines ne chevauchent pas les kangourous sauvages dans la joie. Evelyne Pentacoly (France)

 

Genre : Cryptozoologie énigmatique

 

Synopsis : Deux couples de bourgeois bobos se croisent lors d'une conférence internationale sur l'écologie des zones lacustres du littoral atlantique. Pour le couple d'Anvers, c'est elle qui est invitée à la conférence, pour le couple de Paris, c'est lui. Entre les deux autres « non-invités » se noue aussitôt une relation intense et qu'ils pensent tous deux uniquement basée sur le plaisir physique. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Les remords gagnent en même temps que les constats de vacuité et d'ennui. Préférant tous deux ne pas mettre un terme à leur union « officielle », tout va se passer, dès le troisième jour, comme si rien ne s'était passé.

 

Première phrase : Arcachon, ça n'était pas l'Australie mais au moins ça changeait des murs gris de Paris.

 

 

Motif de l'interruption : Rien ne survenant dans les cœurs froids des personnages, il est difficile de meubler un roman dont l'auteure avait pour ambition de départ qu'il dépassât les 900 pages.

 

 

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Le Décaméron érotique de Jessica. Jessica Shutthewindow (Grande-Bretagne)

 

Genre: Duel sous la couette.

 

Synopsis : Cent nouvelles pseudo-érotiques et vraiment pornographiques écrites par un homme ayant pris un pseudonyme féminin pour faire croire que c'était une femme qui écrivait les histoires parce que soi disant les livres se vendent mieux quand c'est une femme qui écrit ce genre d'histoire.

 

Première phrase : Les pneus de la voiture crissèrent sur le gravier de la cour du château, c'était une longue limousine noire aux vitres obstruées ; le chauffeur descendit et alla ouvrir la porte arrière, une jambe au galbe parfait gaîné de soie noire apparut.

 

Motif de l'interruption : Imagination tarie avant la dixième nouvelle et sentiment de l'auteur de se répéter, se répéter ad libitum.

 

 

 

 

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Ça va mieux que quand je serai mort mais à peine. Pierre Janglet (Canada)

 

Genre: Voyage autour de mon crâne.

 

Synopsis: Voyage autour de mon crâne.

 

Première phrase : Je préfère avertir de suite je mettrai rien en forme je m'en branle la forme m'intéresse pas je suis pas là pour faire de la broderie ni pour inventer des histoires à la con je préfère avertir je vais dire du mal de pleins de types nuls à chier qui remplissent leurs bouquins de merde de belles phrases juste pour se faire plaisir je préfère avertir je perds pas mon temps en conneries pour amuser les autres la seule chose qui m'intéresse c'est moi.

 

 

Motif de l'interruption : Sur les conseils de deux amis proches, l'auteur a abandonné l'écriture pour s'adonner à la boxe thaïlandaise.

 

 

 

 

 

 

 

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SOCIETE DE PROCESS EN COMMUNICATION ET D'INGÉNÉRIE PUBLICITAIRE « ÇA VA SE SAVOIR » – RÉUNION DE COORDINATION DES CADRES DU 31 JANVIER 2012 TELLE QUE VÉCUE PAR JULIEN DESTRAPPES, CHARGÉ DE DIRECTION DE PROJETS.

 

 

9h00 Début de la réunion

 

 

L'intérieur de Julien Destrappes, ce matin est un magma informe dans lequel ses pensées se livrent une lutte farouche pour émerger. Il est réveillé, c'est certain, mais cela ne lui sert pas à grand chose, il a du mal à se concentrer sur cette réunion, sa réalité est parallèle à celle des autres, les autres semblent sûrs d'eux, de leurs gestes, de leur présence dans le moment, heureusement se dit-il, rien de mon état ne transparaît, du moins je l'espère, et puis soudain il plonge là-dedans :

 

hier j'aurais dû faire quelque chose je suis le roi des imbéciles, pas la laisser partir comme ça, la prendre dans mes bras mais non, moi les larmes ça me désarme je ne sais plus quoi faire.

 

Il est dans ce passé, raccroché au souvenir de son inaction de la veille, de sa posture bras ballants inutiles le long du corps, se voit regardant la jeune femme sans un geste vers elle, s'observe ne rien faire, il flotte, n'entend rien de ce qui se passe autour de lui, le monde a pris une épaisseur quasi matérielle, les sons lui parviennent déformés, distordus.

 

Je suis peut-être malade, se lâche-t-il dans un sursaut, pourtant je n'ai pas bu, hier.

 

 

 

9h 12

 

Nous avons la certitude des yaourts.

 

Première phrase intelligible de la matinée. Jaillissant du brouillard sonore ambiant : nous avons la certitude des yaourts.

 

Pas mal, de quoi construire là dessus.

 

Julien essaie de mettre dans son regard la vivacité d'un battant pour balayer la salle.

 

La Rennaise, qu'est-ce qu'elle fout là, elle est pas dans l'équipe de direction, si on se met à inviter les gens qui bossent on n'a pas fini.

 

Au moins quatre cent mille.

 

Quand je disais qu'il y a avait de quoi construire. Quatre cent mille. Mh. Ça fait un paquet de yaourts. Des tonnes de lactose, de blancheur, de pureté, pas comme Gomez, regarde ça, il a déjà picolé, sûr, ce type est foutu, il est là parce qu'on a pitié de lui, lamentable de bousiller sa vie comme ça

 

Nous sommes dans l'obligation de définir des objectifs opérationnels précis.

 

Après tout si les gens veulent se bousiller c'est leur problème. Mais qu'est-ce que j'ai, moi, ce matin, oh non, voilà qu'ils sortent les graphiques maintenant, et l'autre je le connais, le rouquin, comment il s'appelle déjà, Lanfeurt, c'est ça, Lanfeurt, il va mettre deux plombes à expliquer ce qu'il pourrait dire en trois minutes, il est comme ça, faut qu'il s'écoute parler, y'a des gens comme ça, ils aiment bien faire perdre leur temps aux autres, non c'est pas tout à fait juste, il y a des gens qui croient en leur importance, tout ça est tellement dérisoire, parvenus, c'est ça, y'a des parvenus, il doit y avoir un autre mot mais je l'ai pas, là, parvenus quelque part, c'est idiot mais ils ont l'air de le croire, parvenus quelque part au milieu de nulle part, parce qu'ils ramassent les miettes qu'on veut bien leur concéder, pardonnez-leur ils ne savent pas ce qu'ils font, regarde ça, regarde-le, regarde-le, il a un goitre à force de se rengorger, oh putain mais qu'est-ce que je fous là moi, au milieu de ces imbéciles, la certitude des yaourts, tu dirais ça à n'importe qui dehors il éclaterait de rire, qu'est-ce qu'il faut pas entendre, et des objectifs opérationnels précis, moi je traduis ça par des machines qui vont remplacer des gens, ça nous pend au nez, ici c'est le dernier endroit où on se préoccupe des gens, le dernier endroit au monde, habituellement je m'en fous mais là chais pas, y'a quelque chose, des objectifs opérationnels précis, tu parles, pourquoi tu dis pas les vrais mots au lieu de te cacher derrière la belle phrase, mais qu'est-ce je suis con, j'ai même pas son téléphone, je me suis comporté comme le dernier des imbéciles, comme d'habitude, bon alors notre objectif opérationnel précis de la journée sera de la recontacter, de m'excuser, et si elle répond pas à mon mail dans la journée je laisse tomber

 

 

9h35

 

Nous avons la confiance des marques

 

Ça roule ma poule. Nous nous nous, la boîte c'est nous, sans nous nous ne sommes rien, nous produisons les millions par millions, nous nous nous, indispensables croyons-nous jusqu'à ce qu'au fond du puits nous tombions, nous nous nous, remplacés par d'autres nous plus forts que nous, des nous tous neufs, des nous qui ont la wine, la foi dans le système, des nous à peine sortis de l'œuf et qui vont pouvoir reprendre en chœur, nous nous nous et devenir les nouveaux maîtres de la certitude des yaourts. Mais ça roule, aucun problème, continue Lanfeurt, envoie ta petite musique de jour, ton petit discours tout frais du week-end, si tu savais Lanfeurt pendant que tu préparais tes camemberts, si tu savais ma torture d'hier, si tu savais comme tout ça est mesquin enrobé dans ta parole somnifère. Remarque y'a de jolies couleurs dans ce graphique, c'est distrayant. Est-ce que ça existe un boulot où on ne passe pas des heures à essayer de déchiffrer des graphiques abscons ? Si ça existe je prends tout de suite. Arrête non, pas jardinier, je fais à peine la différence entre une tomate et une carotte. Et puis chez les gros maraîchers doit bien y avoir aussi des graphiques de production. Partout je te dis. Nous sommes entrés dans l'ère du graphique powerpointé. Lanfeurt, il doit en rêver les week-end. Il doit lui tarder le lundi pour présenter ses idées nouvelles sur des graphiques. Mais enfin tant que nous avons la confiance des marques, hein, on va pas cracher dans la soupe. Qu'est-ce que je traîne aujourd'hui, moi, ils l'avaient dit pourtant, quand vous passez la porte de l'entreprise votre vie personnelle s'arrête. Ils l'avaient dit ouais. Peuvent toujours le dire. Là où j'en suis tu vois je m'en branle. Franchement. Je me fous de tout. Là où j'en suis je sais que tout est foutaises, et je te jure, c'est pas simple de croire en rien. Combien sont dans la même posture que moi ? Chuis sûr qu'il y en a plein. Le truc c'est d'avoir un salaire à la fin du mois et de faire croire que tu le mérites. Mais gaffe y'a des pervers aujourd'hui, des taupes, des qui croient vraiment à leur mission, des trop bien éduqués, des Lanfeurt par paquet de douze, le temps qu'il réalisent qu'il se sont trompés leur vie est passée, mais qu'est-ce que j'ai ce matin à dire des bêtises pareilles, les gens font ce qu'ils veulent et basta, s'ils veulent faire du saut à l'élastique pour leur entreprise c'est leur problème, s'ils veulent se faire découper en quatre c'est leur problème. Non, pas des bêtises, tu le sais, tu sais que tout ça est vrai, il n'y a que ça de vrai même, je suis indifférent à ce qui se passe ici, détaché, et ça n'est plus une posture, c'est la réalité, la réalité qui veut que la certitude des yaourts, moi je m'en tape et que je n'y peux rien, c'est arrivé petit à petit, on devrait arrêter avant, avant ça, d'accord je n'ai que trente huit ans mais justement tu vois, chère Élise il faut me pardonner, si je n'ai pas bougé, si je n'ai pas fait un geste pour te retenir c'est parce que j'étais désarmé, ta beauté me désarme, ta force intérieure me désarme, hier, le soleil enflammait tes yeux, je n'ai pas pu bouger face à ton visage, tes cheveux plaqués par le vent, arrête tu peux pas dire des trucs pareils tu vas passer pour un poète, tu te rends compte si ça venait à se savoir, on n'a pas besoin de poètes pour évaluer la certitude des yaourts, prends du recul, ne réagis pas aussi vite, si, au contraire, il faut réagir vite ou tu vas la perdre, dès qu'on sort de cette réunion je lui écris, je verrai bien, je verrai bien, va falloir être subtil, d'accord je laisse tomber le soleil, mais faut lui écrire, j'aimerais avoir plus de temps, le temps d'oublier les graphiques, c'est vrai on devrait arrêter avant, parce que cette perspective d'années et d'années de graphiques, et de Lanfeurt aux commandes des réunions, moi je

 

9h44

 

Julien, tu te chargeras de la fixation des objectifs,

 

Ouof, ça ou autre chose, je te le pondrai ton petit rapport mon chéri, t'inquiète pas

 

avec pour objectif premier de réduire les coûts de nos futurs objectifs.

 

bien sûr cher chef aucun problème tu auras le rapport vendredi sur ton bureau, on a une stagiaire en ce moment, BTS technique de vente, elle est en pleine ascension, c'est eux qu'on devrait mettre aux commandes, c'est ça qu'on devrait faire, notre petite révolution culturelle à nous, et nous nous nous suicider en douceur, gentiment poussés vers la sortie avec quelques sous, mais dis-donc avec trois fois le mot "objectifs" dans la même phrase tu t'arranges pas, faudra être plus précis si tu veux garder ton poste de grand chef et le salaire qui va avec, heureusement que ces réunions ne durent pas plus d'une heure, je vais avoir la journée pour me détendre, c'était dans le dernier camembert de Lanfeurt, pas plus d'une heure de réunion on gagne en qualité d'écoute et en compétitivité. Mh. Qualité d'écoute. Pauvre Lanfeurt. Il y croit dur comme fer. La naïveté de ce type m'étonnera toujours. Qualité d'écoute un lundi à neuf heures du mat quand t'as encore l'odeur des cheveux d'Élise dans le nez.

 

 

 

 

 

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CERCLE DES 4412, SOCIETE SECRETE A BUT NON LUCRATIF, PROCES-VERBAL DE L'ASSEMBLEE CONSTITUTIVE TENUE LE 4 FEVRIER 2012 AU DOMICILE DE SERGE BONVOISIN, 7, RUE DU LABYRINTHE MONODIRECTIONNEL, A MONTPELLIER, QUARTIER DE CELLENEUVE, REGION LANGUEDOC-ROUSSILLON, FRANCE.

 

Membres présents : Serge Bonvoisin, 56 ans, professeur de philosophie, Valérie-Anne Bonvoisin, 49 ans, coiffeuse, Myriam Bonvoisin, 24 ans, Etudiante en philosophie, Michel Bonvoisin, 48 ans, Chauffagiste, Faroud Boussakra, 42 ans, technicien en réparation de photocopieuses, Cyril Glaucq, 26 ans, étudiant en sciences sociales.

 

Article 1 – Fondation

Ce jour du 4 février 2012 est officiellement créé par les membres présents le Cercle des 4412

Le Cercle des 4412 n'est pas une association ordinaire, il s'agit d'une société au sujet de laquelle les adhérents doivent jurer de garder le secret.

 

Article 2 - Objectifs

Le Cercle des 4412 a pour objectif de déjouer le complot mondial.

Les membres fondateurs considèrent que partout dans le monde le pouvoir est aux mains d'une oligarchie internationale qui se succède à elle-même et tient la masse des habitants du monde à l'écart.

Le but premier du Cercle des 4412 sera de renverser cette oligarchie.

 

Article 3 – De la désorganisation du monde

Considérant le fait énoncé à l'article 2, le Cercle des 4412 prend acte que le monde est mal organisé pour une vie harmonieuse entre ses habitants.

En effet :

  • Une oligarchie internationale n'ayant pour but que de se maintenir au pouvoir est inapte à une organisation du monde visant à l'harmonie ;

  • il existe par ailleurs au sein de cette oligarchie des forces maléfiques qui concourent sciemment au malheur du genre humain, notamment par l'organisation et l'entretien de conflits armés ;

  • il est constaté que les habitants du monde sont maintenus dans l'ignorance de la chose politique ;

  • il est constaté que l'ascension de l'espèce humaine vers plus de confort et de bien-être est aujourd'hui freinée par l'utopie individualiste ;

  • Les individus les plus à même de penser l'organisation du monde ne sont jamais consultés à ce sujet, on ne laisse publier leurs thèses que pour mieux les oublier dans les semaines qui suivent.

 

Article 4 – Des modes d'action

4412, c'est le nombre de postes-clé à infiltrer dans les cercles décisionnels mondiaux pour mener à bien notre projet.

Une fois ces postes-clé infiltrés nous édicterons l'absence de nécessité de pouvoir et nous saborderons l'ensemble des gouvernements officiels du monde.

Nous n'agirons jamais par la force.

Notre action est une action de longue haleine, elle courra sur plusieurs décennies ; les membres fondateurs doivent se considérer davantage comme des précurseurs que comme de véritables acteurs.

Cependant, le cercle des 4412 compte d'ores et déjà 2 succès à son actif :

  • Un de nos membres, dont il convient ici de garder le nom secret, vient d'être élu membre du conseil municipal de Gignac, une commune de l'Hérault de plus de cinq mille habitants.

  • Un autre de nos membres est prêt à sacrifier sa propre fille (4 ans et demi aujourd'hui) pour lui faire faire l'ENA et en faire une taupe à notre service.

Article 5 – De la gouvernance par la philosophie et la poésie.

Le cercle des 4412 prévoit une période latence avant de déclarer officiellement dissous les gouvernements du monde. Durant cette période de flottement et d'incertitude les décisions importantes seront prises par des assemblées de philosophes et de poètes, car :

 

L'histoire nous enseigne que les grandes civilisations de l'humanité ont péri pour avoir retiré leur confiance aux poètes et aux philosophes, nous courons aujourd'hui à la perte de la nôtre par la mainmise d'une pensée monomaniaque exclusivement tournée vers la chose économique.

 

L'économie n'a jamais – nous insistons : jamais – constitué une finalité en soi, un but ultime à atteindre, elle est au mieux un moteur pour aider à y parvenir. Sacrifier le bonheur collectif aux principes économiques est déjà la marque de notre fin.

 

Article 5 bis - Nous considérons que les poètes tendent à l'universel par leur travail d'introspection et leur capacité à exprimer les résultats de ce travail ;

Nous considérons que la première activité d'un philosophe est de penser les principes du monde et leur causalité.

 

Par ailleurs, seuls les poètes et les philosophes ont suffisamment de détachement pour ne pas vouloir se maintenir au pouvoir et créer de fait une nouvelle oligarchie.

 

Article 5 ter : sera considéré comme philosophe ou poète tout individu ayant publié au moins un ouvrage de philosophie ou de poésie à compte d'éditeur, sur support communément appelé « livre ».

 

Article 6 - De la clandestinité

Il est convenu entre tous les membres fondateurs d'œuvrer dans la clandestinité, de ne jamais communiquer entre eux par écrit ni par courrier électronique ou autre réseau social quel qu'il soit.

Un tel projet, s'il venait à être dévoilé mettrait la vie de ses membres en danger.

Nous avons désormais pour ennemis les individus les plus puissants de ce monde.

 

Article 6 bis : Il est demandé à chaque membre fondateur, ainsi qu'aux futurs adhérents de choisir un pseudonyme parmi les philosophes et les poètes du monde.

 

Article 7 – De la nécessaire ingestion du présent compte-rendu.

Par voie de conséquence, ce compte-rendu ne peut être ni conservé ni archivé, les membres fondateurs s'engagent à l'apprendre par cœur avant la fin de la présente assemblée constitutive

 

Article 7 bis : Il sera possible, de reconstituer par écrit le rapport de la précédente réunion en début de chaque réunion.

 

Article 8 - Vote

L'adoption des présents statuts est soumise au vote des membres présents.

Les statuts sont adoptés à l'unanimité moins une abstention.

 

 

 

 

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JOURNAL INTIME DE JULIEN ESQUIROL, EXTRAIT, ANNOTATIONS POUR LA JOURNEE DU 20 NOVEMBRE 1942.

 

[NOTE PRELIMINIAIRE : Ce journal a été retrouvé par la fille de Julien Esquirol après le décès de ce dernier, survenu le 27 mars 2012 à son domicile, 4, rue des Engrenages mal ajustés, à Montpellier, quartier de Celleneuve. Sachant la légende qui court dans la famille elle a aussitôt ouvert le journal à l'année correspondante. A l'époque de la rédaction du journal, Julien Esquirol avait quinze ans.]

 

Aujourd'hui, comme d'habitude, je suis allé à la pêche avec papa. Si nous ne prenons pas de poisson nous n'avons presque rien à manger. Et comme d'habitude nous sommes allés sous le pont de Carnon. Jusqu'ici c'est l'endroit où nous avons eu le plus de chance.

Cette fois pourtant, après une heure de pêche nous n'avions rien remonté. Nous commencions à nous désespérer, ce soir il faudrait se contenter des poireaux sauvages ramassés ce matin.

J'ai juré de ne plus manger de poisson de ma vie quand la guerre sera finie, mais le poisson c'est mieux que rien, mieux que les poireaux sauvages deux fois par jour.

Nous allions repartir quand une grosse voiture est arrivée par le petit chemin, jusque sous le pont, et s'est arrêtée à côté de nous.

Une Bugatti bleu nuit brillante et lisse, avec une calandre comme des dents de baleine.

Une voiture comme je n'en avais jamais vu.

Le chauffeur est sorti et a ouvert la porte arrière. Une dame est apparue, très élégante, elle nous a regardé en souriant. Papa n'en revenait pas, il m'a dit entre ses dents : « Qu'est-ce que c'est que ça ?  Les riches viennent voir les pauvres mourir de faim, maintenant ? »

Mais la dame ne venait pas nous voir mourir de faim, parce que le chauffeur a ensuite ouvert le coffre de la voiture et a sorti tout un matériel de pêche. A côté de ça, nos cannes ressemblaient à des bâtons avec un bout de ficelle.

D'ailleurs nos cannes étaient des bâtons avec des bouts de ficelle.

Elle s'est approchée de moi et m'a caressé la joue, elle a parlé en italien, j'ai reconnu le mot « bambino » parce que papa s'en sert souvent pour moi.

Comme si j'étais encore un enfant !

Et puis elle est retournée à la voiture et est revenue avec une pleine poignée de bonbons. Des bonbons ! Des années que je n'en avais pas mangé. A partir de là elle pouvait faire ou dire ce qu'elle voulait ça m'était égal, elle était celle qui m'avait offert le plus de bonbons en même temps, et ça, je ne suis pas prêt d'oublier.

J'ai décidé de n'en manger que trois et de garder les autres pour plus tard.

Papa parle un peu l'italien parce qu'avant la guerre il travaillait avec des maçons qui venaient d'Italie.

Elle a installé son matériel de pêche à côté de nous et du coup nous n'osions plus repartir. Papa m'a dit : « Elle adore la pêche, en Italie elle y allait tout le temps ».

Moi je n'y tenais plus j'ai demandé : Mais c'est qui cette femme ?

Je ne sais pas, il m'a répondu, je n'ose pas le lui demander.

A cet instant la dame s'est mise à parler, et plus elle parlait, plus papa devenait blanc, j'avais l'impression qu'il ne pouvait pas croire ce qu'elle disait, et qu'en même temps c'était une histoire extraordinaire.

Quand elle s'est arrêtée, il m'a juste dit : C'est la reine d'Italie.

La reine d'Italie.

D'un coup les jambes m'ont lâché, et j'ai dû m'asseoir. Une reine. Une vraie reine en train de pêcher à côté de nous.

Après un long moment de silence j'ai demandé : ils ont une reine en Italie ?

Ils avaient un roi oui, avant, et sa femme était la reine, maintenant ils ont les fascistes.

C'est pas une vraie reine alors ?

Si, ces gens gardent leur titre toute la vie.

Une reine m'a caressé la joue.

J'ai demandé, parce que je n'y croyais qu'à moitié à cette histoire : et qu'est-ce qu'elle viendrait faire ici, la reine d'Italie ?

Avec le roi ils ont été obligés de partir, les fascistes les ont chassés, et là elle est à Montpellier pour se faire soigner à l'hôpital, elle est très malade.

Et puis la reine s'est mise à pêcher sous le pont de Carnon.

Et nous aussi, du coup, nous sommes restés avec elle.

Tout le temps où la reine a pêché, le chauffeur s'est tenu très droit derrière elle. Il portait un uniforme de chauffeur de reine, en tout cas c'est comme ça que je le voyais. Il n'a pas dit un mot.

La reine n'a pas eu plus de chance que nous, comme quoi c'est pas parce qu'on est reine que les poissons se laissent faire plus facilement.

Et puis à un moment elle a dit à papa qu'elle allait repartir.

Avant de partir, elle m'a offert une canne à pêche toute neuve.

Et encore : le paquet entier de bonbons.

Papa était très embêté, je voyais bien, il ne savait pas comment faire pour saluer la reine au moment de son départ. Elle lui a tendu la main, il est resté là un moment à regarder la main, il regardait cette main comme si c'était un objet fragile qu'il aurait eu peur de casser, il a fallu que je lui donne un coup de coude dans les côtes pour le faire réagir, après il m'a dit qu'il ne savait pas s'il devait serrer la main ou faire un baise-main, mais un baise-main, au village, personne ne sait le faire, alors papa, lui a serré la main, elle a souri.

Elle a dit aussi qu'elle reviendrait et qu'elle ramènerait des bonbons pour moi.

Et des choses à manger aussi, j'avais l'air trop maigre.

C'est bien de connaître des reines.

 

 

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FADILA ET CHAWKI EMBARRECK : INCIDENT SURVENU AU MOIS D'OCTOBRE 2010 A LEUR DOMICILE, 27, RUE DES ALGORYTHMES POETIQUES, A MONTPELLIER, QUARTIER DE CELLENEUVE, REGION LANGUEDOC-ROUSSILLON, FRANCE.

 

 

Madame et monsieur Embarreck sont propriétaires à Celleneuve d'un petit pavillon de 90 mètres carrés dans lequel ils ont fait naître et grandir leur famille. Le pavillon dispose sur l'arrière d'un jardin de quatre cents mètres carrés dans lequel monsieur Embarreck ne fait pousser que des fleurs car madame Embarreck adore les fleurs et monsieur Embarreck adore sa femme.

Au mois de janvier 2009 le couple a reçu la visite on ne peut plus officielle de gens venus depuis la lointaine mairie leur annoncer qu'une troisième ligne de tramway allait être construite à Montpellier, que cette ligne desservirait le quartier de Celleneuve et surtout, surtout, qu'elle allait traverser, cette ligne, le jardin de leur pavillon.

Leur jardin.

Le jardin dont monsieur Embarreck a fait une perfection de jardin.

Plutôt vers le fond mais quand même.

En dédommagement ils recevront une somme calculée sur le prix moyen du terrain à bâtir de l'année, soit soixante quinze mille euros pour les deux cent cinquante mètres carrés de terrain amputé.

Chawki Embarreck n'est pas du genre râleur ni tempêteur, même s'il se dit que rien, aucune somme ne peut compenser la perte de la moitié de son jardin. C'est donc avec une certaine résignation qu'il voit arriver les tractopelles et les excavatrices. Avec nostalgie qu'il voit peu à peu son jardin avalé par les bouches des monstres mécaniques – en allés les rosiers, envolés les parterres fleuris, arrachés les lavandes et les hortensias.

Le 20 octobre 2010, en pleins travaux, ce sont cette fois des policiers qui viennent sonner à la porte du pavillon. Les ouvriers du chantier ont découvert des ossements humains dans leur jardin.

Monsieur Embarreck ne comprend pas le terme « ossements humains », ou plutôt préfère ne pas comprendre.

Des gens, dit un des policiers, des os de gens. Il y a deux personnes enterrées dans votre jardin depuis longtemps. On peut supposer qu'elles ont été assassinées et enterrées là pour ne pas qu'on les découvre.

Un instant monsieur Embarreck pense aux centaines de roses qui ont poussé au dessus de ces morts et il en est heureux, il éprouve soudain une grande joie intérieure, une grande fierté, car ces gens ont eu la plus belle tombe qui se puisse imaginer, constamment soignée, entretenue, fleurie, et tout ça grâce à lui, Chawki Embarreck.

Le procureur de Montpellier a ouvert une enquête, reprend le policier, et jusqu'à nouvel ordre, les époux ne doivent pas quitter Montpellier sans autorisation.

« Et où voulez-vous qu'on aille, déclare monsieur Embarreck, le plus loin qu'on a été dans notre vie c'est à Perpignan, pour aller voir des cousins de ma femme. »

Une semaine plus tard, l'officier de police se présente à nouveau au pavillon : après analyse il s'avère que les ossements découverts remontent à plus de cinquante ans en arrière, bien avant, donc, que la famille Embarreck s'installe ici, ce qui, bien entendu les met hors de cause.

 

Le soir, tandis que tous deux s'assoupissent doucement devant la télé, monsieur Embarreck déclare à sa femme :

« Heureusement qu'ils sont vieux ces os, parce qu'avec le nom qu'on a, on était bons. »

 

 

 

 

gueule bleue

 

 

 

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