INTIMITÉ XII (TROIS TACHES, 2) – LEOCADIA  USANDTHEM (MANCHESTER, PROVINCE DU NORTH-WEST, GRANDE-BRETAGNE)

Je… je ne sais pas ce qui m’a pris de vous suivre dans cette salle de bains, vraiment je ne sais pas. Enfin si, je ne le sais que trop, mais je le regrette. Je regrette cette chose ridicule qui s’est passée entre nous, je voudrais qu’elle ne soit pas passée, ce n’est pas que cela me fasse honte mais ça ne m’a rien apporté, si ce n’est une tâche sur mon chemisier.
En réalité vous n’avez pas eu de chance.
Je ne vous en veux pas, je n’ai rien contre vous, simplement  vous m’êtes indifférent. Je ne sais pas pourquoi les hommes tiennent tant à faire ça, se frotter contre nous, mélanger aux nôtres leurs liquides, regardez-vous maintenant, pantalon baissé, chemise froissée, et votre visage, ah si vous voyiez votre visage en ce moment… sans parler de votre sexe qui pendouille misérablement… tout cela est lamentable, vous êtes vide d’énergie, vous n’avez plus de perspective, cet acte que vous recherchez tant est un aboutissement pour vous, une fin en soi, à moi il ne m’est rien, si ce n’est un moment comme un autre à passer. Je vois, monsieur-dont-je-ne-connais-même-pas-le-nom, je vois à votre air béat que c’est pour vous le contraire, vous avez satisfait à votre besoin de conquête, vous pensez m’avoir séduite, vous me croyez toute à vous, arrêtez je ris.
J’ai soutenu vos regards, c’est vrai, je n’ai pas retiré ma main de la vôtre lorsque vous l’avez discrètement saisie, je vous ai suivi dans cette salle de bains, et ici, vous avez pu le constater, je ne me suis pas dérobée, j’ai effectué tous les gestes que vous attendiez de moi, les gestes fébriles que l’on attend en pareille circonstance,  je suis allée jusqu’à extirper votre verge en verve de sa gangue de vêtements, de peur à vrai dire que vous ne vous abandonniez avant de commencer, vous avez pu constater ensuite, comment je suis allée au devant de vous, dans l’action, mais votre question, vraiment… je ne sais comment la qualifier, c’est… c’est une sorte d’aveuglement de votre part… Pourquoi, mais pourquoi voudriez-vous que je souhaite vous revoir ? Comment pouvez-vous imaginer une seconde que je puisse avoir envie de recommencer la mascarade que nous venons d’accomplir ?
Asseyez-vous. Non, remontez votre pantalon d’abord, arrangez votre chemise et asseyez-vous. J’ai des choses à vous expliquer, et votre femme peut attendre, oubliez-la quelques minutes, le monde ne s’arrêtera pas pour elle si vous disparaissez de son champ de vision un petit quart d’heure.
Et maintenant vous allez m’écouter attentivement. Vous pourrez ainsi raconter l’incroyable histoire qui vous est arrivée ce soir avec moi dans une salle de bain, et sur quel genre de femme vous êtes tombé, vous raconterez comme il faut, avec tous les détails hein, il faut me le promettre. Bien. Alors voilà. Il m’arrive de suivre des inconnus dans des salles de bains, c’est un fait. Ou dans des voitures, des chambres d’hôtel, des couloirs déserts, des bureaux vides, des salles de cinéma. Mais je ne fais pas cela pour satisfaire à des pulsions ingouvernables. Mon corps m’obéit. Je n’ai en ce domaine pas plus d’appétit qu’un enfant devant son assiette d’épinards. Vous voyez ce que cela peut provoquer ? Oui hein, un léger dégoût… On pourrait aller jusqu’à la nausée sans se forcer. Si je fais ça, de loin en loin, suivre des hommes et me donner à eux, c’est au contraire pour me conforter dans mon aversion pour cet acte.
Toute connaissance, savez-vous, se fonde sur l’expérience.
Bon, je vois que ça ne va pas être facile.
Faut pas vous demander grand-chose, après, je l’avais oublié.
Allons, rassemblez les quelques cellules encore disponibles dans votre petite tête, ça n’est pas bien compliqué. Je vais essayer d’être plus claire. Vous ne pouvez pas dire que vous n’aimez pas les épinards si vous n’y avez jamais goûté. C’est mieux comme ça ? Bien. Vous voyez quand vous voulez. Je dois donc faire des expériences, régulièrement, pour savoir si ce que je pense continue à être fondé. C'est-à-dire que je n’éprouve rien, et que je pourrai continuer à pratiquer le coït pendant des siècles sans jamais rien éprouver. Aujourd’hui c’est tombé sur vous, j’en suis désolée, croyez-le, vous avez l’air de quelqu’un de bien, mais n’ayez pas, surtout, le moindre début de velléité à vouloir me faire changer. Là c’est moi qui changerais d’opinion sur vous. Oubliez votre ambition de vouloir me procurer un orgasme à tout prix, parce que je suis sûre que c’est ce que vous vous dites en ce moment, pauvre fille, jolie comme elle est, elle n’a jamais connu d’orgasme et elle en est aigrie, mais avec moi, elle va voir ce qu’elle va voir. Non monsieur, n’y pensez même pas, un orgasme je sais ce que c’est. Enfin, je l’ai su. Alors je vous en prie, abandonnez là vos prétentions et oubliez-moi comme je vous aurai oublié à l’instant où je franchirai cette porte. Et cette tâche sur mon chemiser, dont vous semblez être si fier, cette marque de propriétaire, regardez comme elle s’en va facilement avec un peu d’eau, il suffit de ne pas laisser sécher, mais vous devez savoir cela mieux que moi, vous devez y être habitué, vous, à ces tâches. Pour moi, elle n’est en rien un symbole, ce… ce liquide que vous émettez ne m’a jamais concerné. Jamais vous entendez. Regardez, on la distingue à peine maintenant sur le fond blanc, la tâche, il suffirait que je mette un soupçon de rouge à lèvres à cet endroit pour que les autres pensent que je me suis tâchée en me remaquillant, mais ce que pensent les autres, je m’en moque… .
Allons mon ami, ressaisissez-vous, ne faites pas cette tête, vous ne pouvez pas ressortir avec cette mine de chien battu, vous avez tout de même pénétré mon corps, ne l’oubliez pas, peu d’hommes peuvent s’en vanter.
Et ce n’est pas de ma faute si vous préférez une femme à votre main.

 

 

 

Masques

 

 

 

 

Par inventaire-du-monde - Publié dans : ETRES HUMAINS - Intimité
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